Tony Chu – Détective Cannibale
Image Comics fut, dans les années 90, une grande maison d’édition rivalisant avec Marvel ou DC niveau licences et super-stars avec des artistes comme Todd McFarlane ou Jim Lee. Depuis, l’éditeur et son catalogue ont énormément changé, se transformant presque en un éditeur de creator-owned, proposant des séries originales, différentes, se permettent de tester des concepts et de lancer des artistes quasi inconnu. Parmi les dernières petites pépites de l’éditeur, on retrouve Tony Chu, publiée en français chez Delcourt. Le 3ème tome étant sorti en ce début Février, revenons sur les débuts de cette série totalement barrés.

Scénario de John Layman. Dessins de Rob Guillory. Edité par Image Comics, publié en français par Delcourt. 3 tomes, 14,95€/pièce.
L’inspecteur Tony Chu possède un don pour le moins étrange : il est cibopathe. Cela signifie qu’il est capable de retracer psychiquement la nature, l’origine, l’histoire, et même les émotions, de tout ce qu’il mange. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi un policier tout à fait respectable… lorsqu’il ne goûte pas à la victime d’un meurtre afin de découvrir l’identité du coupable et ses motifs.
Dans une Amérique décimée par une grippe aviaire (en tout cas, c’est la raison officielle et approuvée par le gouvernement), la consommation de poulet est strictement prohibée !
De nombreux speakeasy (bars clandestins de la grande époque de la Prohibition chère à Capone) voient le jour ; la bonne bourgeoisie vient sy’encanailler en mangeant une cuisse de poulet.
Tony Chu repose avant tout sur un concept et un univers totalement what the fuck ! En effet, le scénariste John Layman, lettreur d’énormément de titres et scénaristes de quelques séries de licences obscures, signe ici sa première grosse série avec une totale liberté de ton. Ainsi, Layman va pouvoir imaginer un monde où la grippe aviaire à eu pour conséquence d’interdire le poulet, devenu source de trafic en tout genre, et où des personnes aux étranges capacités vivent.
Au première abord, cela pourrait donner quelque chose de très dramatique, lourd et première degrés. En réalité, Tony Chu fait preuve d’un second degrés incroyable, se permettant toutes les excentricités scénaristique. Le style y est alors fun, décalé, avec des dialogues percutant et drôles ainsi qu’une ambiance complètement loufoque. Mais à côté de cela, Layman a l’intelligence de ne pas uniquement traiter son histoire de manière décalée, chose qui pourrait avoir comme effet une indifférence totale dans les enjeux et les personnages. Ainsi, l’auteur distille par petite touche un premier degrés, permettant de mettre en place une dramaturgie discrète mais présente et qui marche à merveille. Une écriture drôle, intelligente qui se révèle bien plus subtile qu’en apparence. Mais écriture qui peut pourtant sembler assez déroutante dans sa construction.

Si le style d’écriture de Layman est très réussi et fait preuve d’un talent fou pour raconter des histoires décalées, on remarque une certaine fragilité dans sa construction et son rythme. Ces derniers sont extrêmement télévisuels et font penser à ceux de pas mal de séries policières. En effet, le scénariste construit chaque épisode avec un rappel du concept, une enquête plus ou moins indépendante (mais qui sont toutes très importantes pour la suite) et en fond une histoire principale qui se suit d’épisodes en épisodes et qui forme une trame narrative plus dense et complexe. Une ambition qui fait plaisir à voir et qui est assez rare en bande dessinée, mais qui révèle des fragilités et facilités du scénaristes.
Car après un premier tome des plus surprenants, le second apparait un petit peu trop brouillon et en mode automatique, multipliant beaucoup trop de personnages, points de vue, temporalités, qui peuvent faire perdre le lecteur. Heureusement, le plaisir de lecteur reste intact, l’ambiance est toujours aussi cool et Layman se rattrape sur pas mal de points noirs vers la fin. Mais cette baisse de régime pouvait faire peur pour la suite. D’autant que l’auteur fait preuve d’un joli «talent» pour ce qui est des ficèles scénaristiques, trouvant toujours un moyen, même le plus improbable, pour que tout se rejoigne dans une intrigue principale. A tel point que cela frôle par moment la succession de justification pour que tout rentre dans l’histoire. Un tome 2 toujours aussi fun, mais qui nous a effrayé quant à la solidité du scénariste et l’avenir de la série. Une frayeur qui a totalement disparue lors de la lecture du tome 3, exemplaire dans son dosage des enjeux et personnages ainsi que dans son rythme, qui éclaircie certains points flous du second tome, retrouve la fraicheur et la nouveauté du premier tome, creuse un peu plus la dramaturgie des personnages et relance l’intérêt de la série comme jamais. D’autant que les créateurs ont révélé avoir prévue la série en 60 épisodes, prouvant une intégrité artistique et une connaissance de leurs limites. Une série qui brille dans son écriture, malgré quelques petites fragilités, mais qui se révèle irréprochable dans ses dessins.

C’est l’artiste Rob Guillory, qui débute presque sa carrière avec cette série, qui s’occupe des dessins. Pour le coup, l’artiste aborde un style en totale osmose avec le style du scénario. Un dessin très cartoon, dynamique et efficace, qui colle excellemment bien à l’ambiance décomplexé de l’histoire. D’autant que l’artiste fait preuve d’une maitrise de son trait et de ses couleurs assez incroyables pour l’un de ses premiers travaux. Son style graphique, et l’écriture de Layman, vont lui permettre de se lâcher complètement dans des mise en page toujours plus excentriques et fourmillant d’idées, innovantes et réussies, qui subliment le second degrés de l’ensemble. Guillory arrive également à être plus sobre, pour coller au passage un poil plus dramatique et premier degrés. Un réel travail d’équipe entre scénariste et dessinateur, qui livre tout les deux un travail dynamique et fun qui, combiné ensemble, forment un cocktail détonnant. La série est un tel succès artistiques et commercial qu’une adaptation à la télé, sur Showtime (Dexter, House of Lies) est prévue. Même si, comme dit précédemment, la structure fait énormément pensé à une série TV, le style décalé et over the top de la série risque de ne pas marcher en live, à part si la mise en scène est hystérique et que les acteurs sont extrêmement bons. Mais quand on voit le niveau global des séries Showtime, on a plutôt confiance.

Tony Chu – Detective Canibale est une série fun, complètement barré et surprenante. Le fruit d’une collaboration entre deux artistes peu connus de l’industrie qui, en jouissant d’une liberté créative totale, ont pu prouver l’étendue de leur talent. 3 tomes sont déjà publié chez Delcourt, et je ne peux que vous conseiller de sauter sur cette excellente série qui prouve encore une fois (à force on a compris, mais ça fait toujours du bien de se le rappeler) que l’industrie des comics américains restent une terre de créativité et non pas uniquement un exploitant de licences.
Bigor Chu



